En y repensant je me demande ce qui a bien pu me pousser à m'engager dans cette voie et à entrainer Max avec moi dans cet enfer...
La saison à Chamonix venait d'être ajournée pour cause de météo ignoble et nous cherchions donc de quoi user nos doigts sur le calcaire de notre bon vieux Vercors. Notre cordée commençait à être sacrément bien rodée, au point que ces derniers mois, plusieurs projets qui me paraissaient pourtant des plus ambitieux étaient passés presque trop facilement. Ainsi au sommet du Pic de Bure à la satisfaction d'avoir réalisé une grande course s'était mêlé une étrange déception, celle d'avoir gagné sans avoir à engager toutes nos forces dans la bataille.
Bref je cherchais du lourd, du méchant, du velu et c'est dans les pages écornées de mon cher topo du Vercors que je devais trouver mon bonheur. "Le Bouclier a été la voie mythique du Vercors. Actuellement il y a une ou deux répétitions par an et beaucoup de tentatives qui se terminent par des rappels" Voilà la présentation du Père Duhaut et au cas où on n'aurait pas compris que c'est du sérieux, il ajoute "La plupart des cordées mettent plus de 10 heures et beaucoup bivouaquent aux vires". Parfait, tout à fait le genre de grosse galère dont je rêvais !
Me voilà donc, excité comme un ado prépubère en passe de perdre son pucelage, en quête d'informations complémentaires sur internet. Sur Camp to Camp il n'y a qu'une seule sortie de référencée et vu la tartine que ces vaillants grimpeurs ont postée en commentaire, il ne fait aucun doute que cette voie leur a laissé des souvenirs épiques. En grattant un peu plus les recoins de la toile, je tombe sur deux autres récits d'ascension : une tentative avortée à la troisième longueur de deux jeunes téméraires qui avaient tenté l'aventure en plein hiver et une ascension réussie (donc ça fait deux en tout avec celle de C2C...) mais en deux jours avec un bivouac en pleine paroi...Pour compléter le tableau je déniche sur le site de Bruno Fara quelques photos d'époque qui donnent une idée de l'ambiance de la voie et de l'équipement particulier qui l'agrémente...
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| Bruno Fara lors de la 10ème ascension en 1973 | Bivouac... | Puce de 5 mm permettant de franchir les sections compactes... |
| (toutes les photos sont tirées du site de Bruno Fara) | ||
Après avoir vu tout ça j'ai vraiment les foies mais je me dis qu'on peut le faire. Il ne me reste plus qu'à convaincre Max. J'essaye de lui présenter la chose sous un angle favorable "Ils disent que c'est LA voie mythique du Vercors, que c'est vraiment très beau, assez bien équipé. Ca a l'air d'envoyer du lourd mais on a bien tenu l'horaire à la Desmaison alors si on tourne bien ya pas de raison qu'on sorte pas dans la journée". J'ai l'impression d'avoir été convaincant cependant mon compagnon me connaît suffisamment pour savoir qu'un tel élan d'enthousiasme de ma part a toutes les chances de le conduire à de longues heures d'angoisse, pendu sur des pitons branlants dans une austère paroi au rocher calamiteux...C'est donc après s'être renseigné par lui-même qu'il me rappelle pour me dire qu'en aucun cas je ne le trainerai là-bas dedans. Il n'est pas loin de me convaincre de la stupidité de mon projet quand, contre toute attente, il me sort soudainement "Bon allez tu fais chier on y va !".
Nous arrivons vers minuit sur le parking où nous allons bivouaquer. Nous avons choisi une stratégie légère : pas de hissage mais un sac léger que le second portera. En cas de bivouac en paroi nous n'aurons donc que le minimum vital : une couverture de survie, une polaire et une gore-tex chacun. Notre équipement se compose d'un jeu de petits câblés, d'un jeu de friends (BD C3 n°1 au BD C4 n°2), de 20 dégaines, d'un ropeman et d'une paire d'étriers chacun.
La face bombée du Gerbier éclairée par les premiers rayons de soleil (Photo Max)
Réveil 5 heures, départ une heure plus tard. A 7 heures la falaise est en vue, c'est raide, impressionnant et de longues trainées sombres trahissent la présence d'importantes résurgences ce qui ne fait qu'empirer l'humeur déjà exécrable de mon camarade. "Putain regarde c'est trempé !...(grognements)...Non mais c'est même pas la peine...(grognements) - Oui c'est un peu mouillé...(sourire forcé) Mais l'itinéraire a l'air d'être au sec et puis ça va sécher avec le vent (tentative de regard confiant et rassurant) "
Tracé de l'itinéraire du chef d'oeuvre réalisé par E. Stagni, C. Dalphin, M. Ebneter et J. Martin le 15,16 et 17 juillet 1964
A 7 H 30 nous sommes au pied de la voie près à attaquer. Max est aussi joyeux qu'un canasson qu'on emmène à l'abattoir quant à moi je fais mine d'être confiant et enthousiaste mais je réprime difficilement des gros rots de vomi...
Bon mieux vaut ne pas trainer là. Je pars dans la première longueur, du 4c sur le papier, dans les faits un immonde tas de cailloux instables gavés de touffes d'herbe, évidemment improtégeable et non équipé. J'arrive à R1, il paraît qu'on peut enchaîner jusqu'à R2 mais j'ai ma dose et je fais venir Max. Mon compagnon hérite donc d'une longueur du même acabit qu'il gravit en pestant.
Max dans la troisième longueur
Je pars dans la troisième longueur avec l'envie de me racheter pour ne pas avoir osé enchainer les deux premières longueurs. Ca tombe bien, ça engage direct à quatre mètres au-dessus du relais dans une fissure étroite et verticale. Suffisamment excité pour faire abstraction du risque de chute en facteur 2, je m'élève droit au-dessus de mon camarade dans cette fissure malcommode, après un Dülfer sauvage je me jette sur le premier piton, il est plus vieux que moi mais il tient, un pas de libre et je saisis un autre clou, nettement moins solide, celui-ci se courbe sous mon poids...Et ce petit jeu qui consiste à se suspendre sur des vieux pitons branlants puis à engager des pas de VI au-dessus de ces mêmes points pourris se répète pendant une quarantaine de mètres. En fin de longueur je croise la première puce de 5 mm de la voie, celle-ci est munie d'une plaquette artisanale ce qui lui confère un aspect presque rassurant cependant la vis ressemble à s'y méprendre à celles que l'on a coutume d'utiliser pour fixer des décorations dans du plaquoplâtre....
Traversée dans L4 (Photo Max)
La quatrième longueur étant une longue traversée vers la gauche, il nous faut prendre une décision car une fois cette section franchie plus de demi-tour possible...On regarde l'heure : tout juste 9 heures, on a mis à peine 1 h 30 pour gravir les 3 première longueurs, si on continue à ce rythme on sera rentré pour le goûter ! Max tente une ultime fois de me décourager en me désignant d'un doigt menaçant le terrifiant toit de L5 mais il doit se rendre à l'évidence : le seul moyen de convaincre un crétin de mon espèce de redescendre serait de l'assommer et de le balancer en bas ! D'ailleurs il me lance un regard qui traduit exactement cette intention avant d'attaquer la longueur en bougonnant. Celle-ci est du même cru que la précédente : des pas de libre délicats alternent avec des sections d'artif sur des points à la résistance aléatoire...
A l'attaque du grand toit (photos Max)
Voici enfin le clou du spectacle : le grand toit de la cinquième longueur ! Je pars enthousiaste mais à mesure que je me rapproche de ce redoutable surplomb qui dévore progressivement le ciel au-dessus de moi, ma motivation vacille et je me prends à regretter de ne pas avoir accepté de faire demi-tour...
Séquence de franchissement du toit (photos Max)
Finalement, le toit est bien pitonné et l'exercice n'a rien de sorcier à condition d'être un minimum méthodique et surtout suffisamment stupide pour accepter de se suspendre à 150 mètres du sol sur des vieux clous rouillés plantés la tête en bas...
Quand on regarde en bas ça fait tout bizarre...
La sortie où on retrouve enfin le ciel (Photo Max)
Max attaque la section sur puces de 5 mm au dessus du surplomb...
Au-dessus du surplomb il faut franchir une section de rocher compact en cravatant une série de puces de 5 mm avec des petits câblés. Ces vis étaient enfoncés en force dans des trous forés au tamponnoir de 4 mm de diamètre et de guère plus d'un cm de profondeur. On a beau se répéter que "s'ils sont encore là c'est qu'ils doivent tenir", ça fait tout de même bizarre de se suspendre sur ces bouts de ferraille ridicules qui viennent de fêter leur 47ième anniversaire...
Début de la sixième longueur (photo Max)
Max s'arrête au milieu de la sixième longueur au relais noté comme facultatif sur le topo. En fait celui n'a rien de facultatif puisque je n'aurais même pas assez de nos 20 dégaines pour finir la longueur.
Je pars dans la deuxième partie de la sixième longueur (photo Max)
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12 H 30 : 6ième relais. Max allume sa 18ième cigarette.
Le moral est bon. Nous pensons avoir déjà franchi le plus gros des difficultés. Cependant le ciel commence à montrer les signes inquiétants de l'arrivée imminente d'une perturbation... |
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