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9 septembre 2009 3 09 /09 /septembre /2009 17:21

Après l'arête des Papillons à l'aiguille du Peigne, nous voilà de nouveau bloqués par la météo. Nous passons encore deux jours sous nos tentes humides malmenées par les trombes d'eau et le foehn qui balaye de son souffle puissant nos beaux projets (Aiguille Verte, Peuterey...sniff...).
Je commence un peu à désespérer quand la météo nous annonce enfin de belles journées pour le 25 et le 26 juillet. Le vendredi 24, nous rassemblons donc notre matériel et nous embarquons dans le petit train du Montenvers avec en ligne de mire un objectif apte à nous faire oublier toutes nos déceptions : La Directe de la face Est du Grépon communément appelée "Grépon - Mer de Glace". Cette course est considérée comme l'une des plus belles du Massif du Mont-blanc, elle offre 800 mètres d'escalade de rocher pur dans un cadre somptueux.

Itinéraire. Tracé très, très approximatif. Photo prise depuis les arêtes de Rochefort.

Itinéraire. Un peu plus précis. Photo Roland V., prise pendant l'approche alors que je courrais devant pour être le premier à me faire dorloter par les gardiennes !...

La Mer de Glace.

La marche d'approche de la gare jusqu'au refuge de l'envers des Aiguilles est relativement éprouvante mais superbe. Il faut descendre jusqu'à la Mer de Glace par une série d'échelles, emprunter son lit pour un bout de chemin, puis remonter par des échelles jusqu'à un éperon rocheux au pied du Grépon où se trouve le refuge de l'Envers des Aiguilles.

La Dent du Géant depuis le refuge de l'Envers des Aiguilles.

On a quasiment toujours des vues magnifiques depuis les refuges de haute montagne mais depuis le refuge de l'Envers des Aiguilles c'est vraiment exceptionnel : perché sur un éperon, on profite d'un paysage immense qui voit les flots du Glacier du Tacul confluer avec ceux du Glacier de Leschaux pour donner naissance à la Mer de Glace. Partout aux alentours se dressent des sommets aux lignes altières, j'ai l'ineffable impression de lire mon avenir proche ou lointain en découvrant ce paysage : la Dent du Géant, le Requin, l'Aiguille du Plan et sa fameuse voie Ryan...Aux journalistes qui lui demandaient pourquoi il voulait escalader l'Everest, George Mallory répondit " Parce qu'il est là ". Aujourd'hui je me rends compte que tous ces sommets sont là...
Le refuge, tenu par trois jeunes gardiennes, est extrêmement propre accueillant et confortable. Selon mon expérience personnelle, je peux dire, sans aucun préjugé machiste, que les femmes savent bien mieux tenir les refuges que les hommes !

Le glacier de Trélaporte vu du refuge. L'attaque se situe en haut de la langue de glace que l'on voit à droite de la photo.

Du refuge nous observons avec insistance le glacier de Trélaporte et la partie inférieure de la face Est du Grépon, cherchant en vain des réponses aux questions qui occupent notre esprit (Comment sera la rimaye ? Le rocher ne sera t'il pas trop mouillé ? Quelle voie de descente choisir ?...). Passé le seuil du refuge c'est l'inconnu qui nous attend...

Dès la fin d'après midi le ciel se couvre et il se met à pleuvoir comme vache qui pisse et à grêler. Dans la soirée les intempéries ne semblent pas vouloir se calmer et une des gardiennes aura cette phrase qui me tournera dans la tête une bonne partie de la nuit "Avec ce qui tombe ça va être du canyoning votre truc...". Au milieu de la nuit je me lève pour soulager ma vessie et j'entends que le ciel est encore en train de vider la sienne, je me recouche avec une angoisse sourde...

A l'approche de la rimaye

Nous sortons de nos confortables couchettes à 3 h 30 en plein coeur de la nuit. C'est l'heure des préparatifs tendus qui auront un peu tendance à s'éterniser ce jour-là puisque nous quitterons le refuge à près de 5 heures. Il s'est arrêté de pleuvoir mais le ciel est encore chargé et notre montagne n'est alors qu'une ombre immense. Le passage de la Rimaye tant redouté se fera finalement sans encombre par un petit pont de glace d'allure fragile.

L'attaque.

A l'attaque nous devons patienter pendant que la cordée qui nous précède effectue son changement d'équipement : Il faut quitter grosses chaussures, crampons et piolets pour enfiler chaussons et coinceurs, tout ça en prenant garde de ne surtout rien faire tomber. Cette cordée fera beaucoup moins d'erreurs d'itinéraire que nous et aura tôt fait de nous semer, nous laissant dans une solitude parfaite.
Il est 6 h 30 quand nous attaquons la voie, comme prévu le rocher est trempé ce qui rend l'escalade assez délicate.

Photo Roland V.

Dans les premières longueurs nous sommes baignés dans la brume. Grande ambiance...

Si mes souvenirs sont bons, c'est à cet endroit que nous commettons notre première erreur d'itinéraire : il fallait monter droit au dessus du relais où se trouve Roland au lieu de continuer à traverser à gauche comme nous l'avons fait...
Comme il n'y a quasiment aucun équipement en place dans la moitié inférieure de la face, il faut trouver l'itinéraire grâce à l'usure du rocher et aux descriptions sommaires du guide Vallot. Nous ferons donc un bon nombre de variantes, parfois assez délicates, en marge de l'itinéraire historique.

Photo Roland V. 
Le rocher commence à sécher sur les dalles mais reste bien humide et glissant dans les fissures.

Les brumes se dissipent enfin en milieu de matinée laissant apparaître un ciel radieux.

Nous débouchons dans une zone très inclinée aux sections rocheuses faciles entrecoupées de névés et de cours d'eau qui drainent les eaux des précipitations de la nuit. Nous cherchons le rappel pendulaire qui doit nous permettre de franchir un couloir et de gagner une arête plus à gauche venant de la région du sommet.

Photo Roland V.

Photo Roland V.
Le rappel pendulaire trouvé après plus d'une heure de recherche. Il est 12 H 30, le moins qu'on puisse dire c'est que nous ne sommes pas en avance sur l'horaire...

La face Nord des Grandes Jorasses (à gauche), le dôme de Rochefort (au centre) et la dent du Géant (à droite).

Photo Roland V.

Photo Roland V.

Bien que la voie soit très peu équipée, il est assez facile de progresser en sécurité car le rocher très bien fissuré offre de très bons emplacements pour les friends (Je suis bien content d'avoir pris un jeu assez complet de sept numéros malgré les railleries de Roland qui me disait que les ouvreurs n'avaient pas ce genre de matériel en 1911...). De plus le rocher est d'une qualité vraiment exceptionnelle : même hors de l'itinéraire il est très rare de tomber sur un bloc qui bouge.
 

L'Aiguille du Roc.
Comme la Dibona, le Grand Capucin ou le Cerro Torre, ce magnifique sommet secondaire détaché du Grépon fait partie de ces objets magiques qui exercent sur les hommes une attraction quasi mystique. Je pense que tout alpiniste digne de ce nom ne peut qu'éprouver l'envie de se dresser sur sa cime en la découvrant.




Photo Roland V.
Dans la partie supérieure de la face l'escalade devient plus soutenue.

Alors que j'ai grimpé sans trop me poser de questions jusque là, je me trouve à hésiter devant le passage que l'on voit sur la photo ci-dessus. C'est raide et ce n'est surtout pas évident de savoir pour où passe l'itinéraire, nous ne savons plus exactement où nous en sommes par rapport aux descriptions du guide Vallot qui restent très floues "Poursuivre l'escalade par une série de cheminées et de fissures. Atteindre ainsi une terrasse peu marquée puis une rampe légèrement inclinée sur la droite..." Comment se repérer dans une immense face truffée de cheminées et de fissures avec des descriptions aussi laconiques et sans croquis précis de l'itinéraire ?
Me voyant hésitant Roland aura simplement cette petite phrase : "Allez on est des hommes ! " qui, je ne sais trop pourquoi, suffira à me redonner suffisamment confiance pour partir en tête dans ce passage.

La lumière du soir sur l'Aiguille du Roc. Beau mais inquiétant vu notre situation...

En chaussons dans la neige sur la vire qui ramène au-dessus de la "cheminée de 60 mètres".

Il est 18 h 30 quand nous nous retrouvons tous les deux au relais au pied de ce passage, ça fait 12 heures que l'on grimpe et c'est alors que Roland me dit : "Je suis fatigué, on est pas dans le coup, je crois qu'on devrait essayer de s'échapper". La mine que je fais doit être vraiment terrible car à peine a t-il croisé mon regard que mon compagnon rectifie : "Après si tu veux vraiment continuer, vas-y, mais on va dormir là !".
Je n'hésite pas une seconde et me lance dans la longueur avec un enthousiasme qui frise l'inconscience...

Je grimpe comme un furieux dans les dernières longueurs très raides où l'on trouve quelques pitons et vieux coins de bois pourris pour s'assurer. La peur et la fatigue ont complètement disparu au profit d'une exaltation immense : je suis invulnérable !

Roland dans une des plus belles longueurs de la voie.

A la Brèche de Balfour. Les mains en sang mais heureux.

Nous atteignons la brèche de Balfour à environ 20 h 30 soit 15 heures 30 après avoir quitté le refuge et 14 heures après avoir attaqué la partie rocheuse. On a légèrement explosé l'horaire de 6 à 8 heures du Guide Vallot ! Cet horaire me semble tout de même difficile à tenir à moins de déjà connaître l'itinéraire ou de parcourir une bonne partie de la voie en corde tendue...
Nous sommes à 20 mètres du sommet mais Roland qui ne lit toujours les topos que d'un oeil me soutient que la voie se termine ici. Je suis à peu près convaincu du contraire mais je ne le fait savoir qu'assez mollement à mon camarade. Ca me paraît aujourd'hui complètement inconcevable de s'être arrêté à 20 mètres du sommet après près de 800 mètres d'escalade pourtant c'est bien ce que l'on a fait. Je pense que l'on ne réfléchit plus trop comme des personnes normales dans ces conditions...
Donc bref, c'est comme si on avait fait la voie en entier puisque le sommet était à porté de main mais quand même on a pas vu la fameuse fissure Knubel ni la vierge du sommet. Cependant pendant cette ascension a germé un projet que j'espère pouvoir réaliser dès que possible : la voie normale de l'Aiguille du Roc enchaînée avec la traversée Roc Grépon qui permettra à la fois de gravir l'aiguille du Roc, de parcourir la fissure Knubel et enfin de baiser les pieds de la Vierge au sommet...


Nous attaquons les rappels peu avant le coucher du soleil. Après deux ou trois longueurs de corde c'est déjà le crépuscule. Il faut se rendre à l'évidence : nous ne parviendrons pas à prendre pied sur le glacier des Nantillons avant la nuit et encore moins à regagner Chamonix. Nous sommes bons pour un bivouac en paroi sans équipement. Nous trouvons une petite terrasse sur laquelle nous étalons la corde qui sera notre matelas pour la nuit.



Il est difficile de décrire ce qu'a été cette nuit sur ce petit perchoir balayé par le vent. Il y eu cette phrase de Roland au crépuscule : "T'inquiète pas : tu vas avoir très froid mais tu ne mourras pas...", les noix de cajou salées et les barres de céréales partagées comme un trésor, la gymnastique pour combattre le froid, la lutte désespérée pour éviter que la couverture de survie ne se déchire et s'envole, les lumières de la ville à la fois si proche et si inaccessible et les heures qui s'étirent à l'infini sous le scintillement de la voûte céleste.
Ce que je garde surtout de cette expérience c'est un sentiment d'extrême vulnérabilité par rapport aux forces de la nature mêlé à une indicible sensation de puissance liée à l'exaltation de passer la nuit là-haut, seuls dans ce lieu si peu fait pour la vie humaine.

Nous nous mettons en mouvement dès les premières lueurs du jour. La descente en rappel sera un véritable calvaire. Pendant plus de quatre heures nous restons suspendus dans nos baudriers sous un froid intense (nous sommes face Ouest de sorte que nous pouvons voir les rayons du soleil éclairer les sommets qui nous font face mais nous sommes plongés dans l'ombre et le froid). Cette ligne de rappel équipée par le PGM se révèle en effet assez scabreuse : relais difficile à trouver, important risque de chute de pierres par endroits et équipement peu rassurant (un maillon rapide relié par des cordelettes en partie coupées car directement nouées sur les spits).

Une tortue de glace sur le glacier des Nantillons. Est-ce la montagne qui se moque de notre lenteur ?...


Le glacier des Nantillons est très tourmenté et sa descente est longue et délicate. Il faut d'abord cheminer entre crevasses et séracs pour gagner un rognon rocheux, puis désescalader cet amoncellement de gros blocs et faire un rappel d'une vingtaine de mètres pour prendre pied sur la partie inférieure du glacier. Celle-ci est fatigante à traverser car recouverte d'une glace noire dans laquelle les crampons ont beaucoup de mal à s'enfoncer.

Vue sur la face Ouest du Grépon et le Glacier des Nantillons.

Quand nous arrivons enfin dans les moraines nous nous croyons arrivés. Il nous faudra en fait encore subir une interminable marche dans les débris morainiques du glacier de la Blaitière jusqu'à la gare du téléphérique du Plan de l'Aiguille.
Nous atteindrons ce téléphérique à plus de 14 H 30 soit 33 heures après avoir quitté le refuge de l'Envers des Aiguilles. Nous faisons figure d'extraterrestres au milieu de la foule de touristes japonais et de petites familles venues passer l'après midi en altitude. D'ailleurs c'est ce que nous sommes : des individus revenant d'une autre planète.

Bon il me faut conclure cet article sur cette course qui a déjà plus d'un mois...Que dire de plus ? Je crois que je ne me suis jamais senti aussi vivant que pendant ces 33 heures que nous avons passées hors du monde. Aujourd'hui le mot "aventure" s'emploie à toutes les sauces et a perdu sa signification première. Je pense que nous avons vécu là une véritable aventure au sens où l'entendait Walter Bonatti dont je vous propose une citation pour conclure cet article :
"L'aventure est un engagement de l'être tout entier et sait aller chercher dans les profondeurs ce qui est resté de meilleur et d'humain en nous. Quand le paquet de cartes n'a pas été truqué pour gagner à tous les coups existent encore le jeu, la surprise, l'imagination, l'enthousiasme de la réussite et le doute de l'échec. L'aventure."

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commentaires

D

TRop Bon Rémi. Ju, Tancrède, Seb, Antoine et Jelena m'ont mené là-haut et tout comme toi, j'ai vécu un agréable calvaire...


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R


J'y suis retourné cette année et ça été encore bien pire. On a encore dû s'arrêter à 20 mètres du sommet et bivouaquer sous la tempête. Il va falloir que j'y retourne l'année prochaine pour
régler cette histoire une bonne fois pour toute. j'essaierai d'en profiter pour goûter à la highline que vous avez installé là-haut .



T
chapeau l'artiste!!!
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K
Ouais... vous êtes des hommes, quand même!
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R

:-D


R
Je vais forcement faire dans le cliché mais ouai, c'est magnifique! Je comprend ce qui t'attire là-haut...
Par contre plus de belle étoile stp!
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R

Si ça te permet de comprendre, je sais que je n'ai pas écrit cet article pour rien.