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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 15:08

La Voie des Parisiens...J'ai dû la gravir un bon millier de fois en rêve avant que ce vieux fantasme se concrétise enfin. Quand j'étais enfant, ces trois sommets pointus qui fendaient l'horizon me paraissaient être les plus hauts du monde, ils étaient pour moi l'image même de la montagne. La première étape a été de les gravir par le sentier, ce fut une randonnée relativement longue et éprouvante dont j'aurais pu me contenter.

Mais, beaucoup plus tard,  je me suis mis à grimper et cette imposante paroi verticale qui attire le regard à des dizaines de kilomètres à la ronde c'est imposée à moi comme un objectif absolu. Je m'imaginais la gravissant dans la force de l'age en guise d'accomplissement ultime, en fait c'est arrivé un peu plus tôt que prévu...

 

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                          Quelques vues de la Pelle...

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                  L'itinéraire de la voie des Parisiens.

 

Ouverte en juillet 1961 par L. Bérardini, M. Gicquel, R. Paragot et  E. Troskiar, descendus en 2 CV de Paris pour l'occasion, cette voie fut la référence des années 60/70. L'itinéraire, en plein centre de cette face réputée inaccessible, est particulièrement esthétique et astucieux. La conjugaison de ses qualités historiques, esthétiques et techniques fait de cet itinéraire une des plus remarquables voies des préalpes.

 

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                                       Le départ de la voie est située derrière la grande écaille.

 

Le destin a voulu que j'attaque cette voie qui me tenait tellement à coeur dans les pires dispositions qui soient. Un amour qui devait rimer avec toujours c'est effondré lamentablement, j'ai passé une nuit sans sommeil, j'ai mal au ventre et mes pensées sont à mille lieues de là. (Désolé, je vous raconte un peu ma vie et à priori ce n'est pas le sujet, mais pour moi l'escalade est intimement liée au monde des émotions. J'ai toujours considéré l'alpinisme comme une confrontation avec mon être intérieur. Je ne peux donc pas faire l'impasse sur mon état psychologique du moment).

 

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Passage derrière l'écaille au début de la voie : "D'abord tu te mettras à genoux et tu ramperas dans l'obscurité..."

 

Sur l'étroite terrasse derrière l'écaille, Roland prend la situation en main "Bon les jeunes moi c'est bon, cette voie je la connais alors je vais rester derrière et vous allez vous partager le travail. Les six premières longueurs pour l'un et les six dernières pour l'autre."

Je suis complètement ailleurs, angoissé et tremblotant, je me sens d'une fragilité extrême. Etienne affiche quant à lui sa bonne humeur habituelle et je suis tenté de lui céder le pas. Mais non il faut y aller, c'est ça ou se faire traîner comme un vieux sac pendant toute la voie.

 

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                                             Au départ de la voie. (photo Roland V.)

 

Je quitte le sol dans un état second, comme dans un rêve. En mousquetonnant le premier clou je reprends un semblant de contact avec la réalité. Je monte de quelques mètres au dessus du piton, mon petit alien noir se loge dans une fissure étroite, encore quelques mètres, une sangle autour d'un arbre du diamètre de mon annulaire, quelques mètres et mes mains se posent sur un empilement de gros blocs instables.

Le monde est tout à coup d'une simplicité aveuglante : tout se résume aux lois physiques qui maintiennent ces blocs en équilibre, à l'adhérence de ma peau sur la pierre, à la force de pression de mes muscles sur les prises...Je suis un amas de chair et de sang dont l'intégrité physique est en question.

Gérer ses émotions, rester lucide, transférer son poids délicatement, choisir ses prises au feeling en espérant que ça tienne. Pendant quelques minutes le temps reste suspendu...Puis le rocher redevient meilleur, une petite traversée vers la gauche et la première longueur est dans la poche.

 

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                                         Roland sur la fin de la première longueur

  

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                                        Dans la deuxième longueur. (photos Roland V.)

 

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                                     Début de la traversée sous les surplombs de L2. 

 

La deuxième longueur est raide, peu équipée et sinueuse. Cependant elle est assez facilement protégeable et se grimpe plutôt bien. Je m'élève lentement, prenant garde de rester dans l'itinéraire que les anciens ont tracé dans cette paroi truffée de surplombs infranchissables. Une ligne de vie ténue à suivre à tout prix sous peine de se perdre dans un univers hostile. Quand mes camarades me rejoignent, ils sont passablement agacés par la lenteur de ma progression. Bon il est temps de s'y mettre...

 

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                                      Roland et Etienne à R2.

 

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                        Etienne dans L3. (photo Roland)

 

La troisième longueur présente une fissure déversante en 6a. Bien qu'assez impressionnante, elle doit bien passer en libre mais je ne suis pas d'humeur à finasser alors pour moi ce sera du tire-clou sauvage.

 

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                       L4. Une complicité s'installe entre un jeune fou et un vieux fou...

 

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                                          L5 vue depuis R4 (Photos Roland)

 

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                           L5 vue depuis R5.

 

La cinquième longueur se développe en longues traversées aérienne vers la droite. L'escalade y est magnifique. C'est sans doute la plus belle longueur de cette voie d'exception.

 

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                                 La magnifique traversée sur silex de L6. (Photos Roland V.)

 

La sixième longueur débute par une inoubliable traversée sur silex, en équilibre sur le bout des doigts et la pointe des chaussons au dessus d'un vide béant.

 

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                 Début de L7 : attention rocher délicat !...

 

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                      Plus haut dans L7 (photo Roland V.)

 

Pour la septième longueur, ce n'est pas vraiment de bon coeur que je passe le relais à Etienne car je sais que dès que je vais quitter l'état de concentration qu'exige l'escalade en tête, la sordide réalité de mon existence actuelle va me revenir en pleine tronche. L'alpinisme permet de s'élever en affrontant des problèmes que l'on se choisit mais en aucun cas il ne règle ceux de la vie. Aussi haut que vous montiez pour les fuir, ceux-ci vous retrouveront toujours instantanément.

 

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                   Etienne au départ de L8 avec des chaussettes de ski dans ses chaussons trop grands.

 

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                   Etienne dans L9, 20 mètres au dessus du relais sans protection : "A quoi ça sert les coinceurs ?"

 

Depuis qu'Etienne est passé devant nous progressons beaucoup plus vite. Je l'observe grimper dans son style unique, savant mélange d'inconscience et d'agilité...

 

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                         L10 encore de l'escalade très raide et athlétique, dans cette voie il faut se donner jusqu'au bout.

 

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                                  Pendu sur un piton sous R10 pendant un temps interminable.

 

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                                        La onzième longueur labyrinthique...

 

Quand j'arrive au dixième relais (à priori le relais noté comme facultatif sur le topo du Diois) Roland me dit qu'il n'y a pas la place et qu'il vaut mieux que je reste accroché sous le piton quelques mètres en dessous. Je resterai là, pendu en plein vide avec les pieds de Roland au dessus de ma tête, pendant un temps interminable. Etienne mettra en effet pas mal de temps avant de sortir cette onzième longueur dont l'itinéraire est peu évident et où les relais ne semblent pas vraiment être à la place indiquée par le topo.

 

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                               La sortie au sommet.

 

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                            "Mais c'était quoi cette merde dans la onzième longueur ??!..."  (Photo Roland)

 

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                          La descente par le Pas de la Picourère.

 

La descente sera un véritable calvaire puisque nous aurons la mauvaise idée de suivre Etienne qui a bien sûr choisi de descendre tout droit dans le pierrier sans réfléchir. Il nous faudra descendre des ravines, éviter des barres rocheuses, nous frayer un chemin dans les broussailles puis remonter la route pour enfin retrouver la voiture.

 

Cette voie est donc largement à la hauteur de sa réputation. L'escalade n'y est jamais extrême mais l'engagement y est bien présent. L'itinéraire complexe demande une bonne lecture, les nombreuses traversées rendent toute retraite  problématique et le rocher parfois délicat exige prudence et concentration. Quant à l'ambiance, elle est tout bonnement exceptionnelle. Je suis à peu près sûr d'y retourner ne serait-ce que pour le plaisir de la faire découvrir à d'autres.

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