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4 juillet 2009 6 04 /07 /juillet /2009 10:07

Situation

Tracé approximatif de la voie (Si vous avez des corrections, je suis preneur).

 
Pour terminer en beauté notre semaine d'escalade, Roland et moi avons choisi une très belle voie classique de grande ampleur : le Pilier Leprince-Ringuet au Glandasse. C'est une voie de près de 400 mètres ouverte par J-P Frésafond et D. Leprince-Ringuet en mai 1966.
A 7 heures du matin nous quittons donc tous deux l'abbaye de Valcroissant, direction les grandes falaises du Glandasse.

La plaque commémorative en hommage à D. Leprince-Ringuet qui se tua peu de temps après avoir ouvert cette voie, lors de l'expédition française sur le Huascara au Pérou.

Après deux bonnes heures de marche nous voici au pied de la voie. C'est le moment de la petite angoisse qui nous incite à partir chacun de notre côté déposer au pied de la montagne une petite offrande venue du fond de nos entrailles ...
C'est Roland qui prendra la tête pour la première longueur, du 4c d'après le topo. Mais à voir mon camarade, encore au sol, grimacer à la recherche de prises, ça n'a pas l'air si évident que ça...Après avoir passé plusieurs minutes à palper le rocher, mon compagnon s'élève enfin d'un petit mètre mais il dévisse tout à coup et manque de s'empaler sur une souche avant que de m'atterrir dans les bras.
Nous voilà tous deux bien refroidis, Roland a la tête de celui qui a envie de rentrer chez lui, quant à moi c'est la première fois que je le vois tomber et le moins qu'on puisse dire c'est que je ne suis pas rassuré...Cependant je n'ai aucune envie de faire demi-tour sans livrer bataille, je propose donc d'essayer à mon tour.
Je commence à palper le rocher et effectivement il n'y a aucune bonne prise. Près du sol il y a un gros bloc qui s'est détaché récemment, je pense qu'on devait pouvoir y poser le pied dessus avant ça ; c'est la seule explication que je vois sinon c'est sacrément vache pour du 4c ! Finalement je me lance à mon tour et subit la même sanction que mon camarade : chute au sol...
Bon ça commence fort ! Je respire un bon coup et me lance à nouveau. Il s'agit de se rétablir sur un petit bombé sans aucune prise valable pour les mains. Concentration, petit mouvement de bassin (merci la slackline)...Ca y est c'est passé, le premier piton est mousquetonné, ouf !

Photo Roland V. Le premier clou enfin atteint !
Depuis ce premier clou je vois le suivant que j'atteins rapidement. De là je vois le troisième et du troisième je vois le quatrième. J'ai du faire une quinzaine de mètres quand je m'assure sur le quatrième piton. Je lance un "Ca va, c'est bien protégé" à Roland. Dans l'excitation j'ai oublié un peu vite les infos du topo : L1, 40 m, 4 points. Je viens en fait de trouver le dernier piton de la longueur et il reste 25 mètres sans clou...

Roland dans la partie supérieure de L1.

Au dessus du quatrième piton le terrain devient un peu moins vertical et le rocher beaucoup plus délité. C'est assez hostile, des gros cailloux me restent dans les doigts à plusieurs reprises...Je m'assure sur ce que je peux : une lunule puis un friend dans une fissure crasseuse. C'est alors que je vois un beau piton briller droit au dessus de moi. Il me semblait qu'il fallait plutôt traverser à droite mais ce beau piton brillant m'attire. Je monte donc droit jusqu'à lui et une fois là-haut je me rends compte que le relais est plus bas et sur la droite. Roland devra me faire redescendre en moulinette de quelques mètres sur la corde rouge pour que je puisse rejoindre le relais. On sera contraint de laisser un mousqueton sur ce "piton de perdition" comme le qualifiera Roland.
Quand mon compagnon me rejoint au relais il fait grise mine, il me sort "Je la sens pas bien du tout...On va peut être faire demi-tour...". Mais personnellement je viens de risquer ma peau dans cette première longueur et je n'ai aucune envie de faire demi-tour. J'arrive à le convaincre de continuer et d'aviser plus haut suivant ce que ça donne.
Roland part donc dans L2, une longueur de trente mètres dans un dièdre rouge au rocher pourri où il trouvera un piton alors que le topo n'en annonçait aucun.

Photo Roland V.  Départ de la cheminée de L3.
A partir de la troisième longueur on arrive au départ d'un couloir cheminée où le rocher est sensiblement meilleur. L'atmosphère se détend un peu et l'espoir de sortir la voie renaît.

Le troisième relais.

Roland sur la fin de L3.


Au départ de L4.
Roland se charge de L4 et moi de L5. Il y a peu de pitons mais l'escalade est facile et les rives du couloir cheminée offrent d'excellentes lunules en complément. Ces deux longueurs finissent de nous remettre en confiance.

Au départ de L6.
A partir de L6, le topo indique que le rocher devient nettement meilleur...Roland vient à peine de quitter le relais quand il me crie soudain "Attention !" . J'ai tout juste le temps de rattraper un gros bloc qui était bien parti pour me briser le tibia. Maintenant que j'ai cet encombrant fardeau dans les bras, je n'ai d'autre solution que de le balancer dans le vide. Il mettra de longues secondes avant de s'écraser dans un bruit sourd 150 mètres plus bas.

Photo Roland V. J'arrive au relais de L6.

Roland à R6. Ambiance Big Wall !

Photo Roland V. Au départ de L7, la longueur en 6b+/A0.

Le jeu des rotations fait que j'hérite de la longueur en 6b+/A0. Je ne me pose même pas la question d'essayer de passer en libre, ce sera du 100 % tire au clou. La longueur est très bien pitonnée (14 points pour 45 mètres) donc ça passe tranquille, même pas besoin d'avoir recours aux étriers. Seul petit stress, voir les pitons se courber sous mon poids : pas très rassurant avec 200 mètres de gaz sous les fesses !
Je progresse donc de piton en piton mais vers la fin de la longueur plus aucun point en vue...Il y a deux possibilités : soit traverser à droite, - c'est très aérien, faut oser sans savoir si c'est bien par là - soit emprunter une goulotte légèrement inclinée sur la gauche qui semble mener à une petite grotte. Après quelques minutes d'hésitation j'opte pour la goulotte qui mène à la petite grotte où j'espère trouver le relais.
C'est en fait un très mauvais choix,  je manque de dévisser avant d'atteindre la grotte : j'ai les mains qui s'agrippent désespérément à des touffes d'herbe et les pieds qui glissent. En dessous j'entends Roland qui gueule, je ne comprends pas ce qu'il a (en fait je lui ai envoyé une bonne salve de caillasses). Finalement j'atteins la grotte avec le coeur qui bat à se rompre et là horreur : point de relais, ni même de piton, juste du rocher pourri qui ne demande qu'à s'effondrer. Un tas d'images défilent dans ma tête : j'imagine ma chute (environ 8-10 mètres si le piton tient le choc), un lit d'hôpital, ma jambe toute maigre comme celle de Claude...
Je suis à deux doigts de céder complètement à la panique mais je finis par me reprendre et à chercher une solution. Celle-ci se matérialisera par ma belle sangle Petzl équipée d'un mousqueton spirit (15 € fait chié !) que j'abandonnerais sur un gros bloc. Ensuite nous utiliserons la même technique que dans L1 : je laisse une des deux cordes dans la sangle et Roland me mouline jusqu'au piton.
Après ça, la traversée aérienne sur la droite a le goût de la délivrance : en deux temps trois mouvements je suis au relais : ouf !
Donc vous l'aurez compris : si vous passez par là et que vous voyez une belle sangle Petzl marron et blanche qui pend dans une petite grotte, je ne vous conseille pas d'essayer d'aller la chercher...
 

C'est reparti ! Roland dans L8. Le sommet commence à se rapprocher.


Photo Roland V. Au départ de L9. En arrière plan la silhouette du Pestel.


Roland dans une traversée de L9. Grande ambiance !
La neuvième longueur est absolument magnifique, elle comporte plusieurs grandes traversées aériennes sur la droite. C'est bien pitonné mais il faut quand même flairer le bon itinéraire. Heureusement je serais mieux inspiré que dans L7 et tout se passera bien. Cependant je suis épuisé mentalement et je devrais laisser Roland se charger de toutes les dernières longueurs.



Photo Roland V.
L10, ça renfougne sévère ! Je devrais porter les deux sacs mais dans l'état où je suis je préfère ça que de passer devant...



Roland dans L11, une magnifique fissure en arc de cercle, large et déversante. C'est un des passages clés de la voie, du 6a sévère avec des coincements de bras et de poings bien sauvages. Là encore je suis content de ne pas être devant. Quant à Roland, sa petite forme de ce matin semble bien loin : il grimpe comme un jeune homme. Le mental de l'ancien...Respect !


Photo Roland V. J'arrive en haut de L11 après une bonne séance de tire au point...


Photo Roland V. Moi à R11, ça pète grave !


Photo Roland V.

Photo Roland V. L12 encore de la renfougne où je devrais me traîner les deux sacs.



On a une vue imprenable sur le Pestel, magnifique monolithe adossé au Glandasse. Pour ceux qui voudrait tenter son escalade, il y a au choix soit deux voies modernes sur sa face qui cotent ABO et ABO+ soit une voie ancienne sur son flanc avec des passages en A3. Ca calme...


Photo Roland V.

18 heures, La sortie sur la vire du glandasse après près de 9 heures d'escalade...


Nous sommes bien fatigués mais nous devons rester encore attentifs pour sortir sur le plateau en empruntant la vire du Glandasse. Une fois sur les hauts plateaux deux solutions de descente s'offrent à nous : par le Pas de Peyrole ou par la Pâle. L'itinéraire par le Pas de Peyrole est nettement plus court mais j'en ai un mauvais souvenir : je m'y étais retrouvé complètement paumé en pleine nuit avec Benjamin à l'automne dernier. Nous optons donc pour le grand tour par la Pâle.

Devant le cairn géant avant d'entamer l'interminable descente vers l'abbaye de Valcroissant que nous rejoindrons à plus de 22 heures après 15 heures d'efforts non stop...

Que dire pour conclure cet article déjà beaucoup trop long (désolé et bravo si vous avez tout lu !...) ? Et ben c'est une voie que je ne suis pas près d'oublier. C'était la première fois que je grimpais en tête sur un terrain aussi difficile et peu sécurisé et je dois dire que l'expérience fut à la fois rude et exaltante. Quel pied de chercher l'itinéraire dans cette immense paroi, de prendre des décisions en totale liberté mais en les assumant pleinement, de poser ses propres protections, de grimper à vue sans savoir ce qu'il y a au dessus et de lire le témoignage des pionniers à travers cette ligne  ! Après ça il me parait bien stérile de suivre une ligne rectiligne de spit même si je retournerai toujours avec plaisir profiter de leur douce sécurité.

Nous avons formé un binôme parfait avec Roland qui a su pallier à nos faiblesses respectives en alliant la fougue de la jeunesse avec l'expérience et la résistance psychologique de l'ancien. Dans une cordée comme dans toute entreprise humaine, la différence fait la force.

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