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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 14:48

Bon ça fait des mois que ce blog est à l'abandon...Il y a plusieurs raisons à cette défection, notamment un gros manque de temps et une petite baisse de motivation. En tout cas je n'ai pas arrêté de courir les montagnes accompagné alternativement de ma slack, de mes chaussons ou de mes piolets et c'est donc par milliards d'octets que les images de toutes ces aventures s'entassent dans mon disque dur. Il me faudra certainement faire l'impasse sur un certain nombre de sorties si je veux ramener ce blog dans une relative actualité mais la plus ancienne d'entre elles mérite assurément un article.

Remettons-nous donc dans le contexte : Max et moi entamons notre dernière semaine de vacances à Chamonix et nous rêvons d'une course d'envergure sur un grand sommet pour finir en beauté la saison. Les prévisions météo sont comme d'habitude exécrables : pluie, neige et orages jusqu'en fin de semaine, avec au milieu de toute cette tourmente une seule petite journée d'accalmie le mercredi.

Le choix de la course sera l'objet d'une discussion animée. Surexcités nous passons en revue en moins de dix minutes plus de grands itinéraires qu'il n'en faut pour remplir une vie entière d'alpiniste. Au milieu de cette longue liste de projets chimériques, il y en a un qui nous enthousiasme tout particulièrement : "faire la Verte".  

 

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             L'Aiguille Verte versant Argentière depuis le sommet de l'Aiguille du Tour (Photo Roland V. juillet 2009)

 

A2            L'Aiguille Verte versant Charpoua, au couché du soleil depuis les abords du refuge de l'Envers des Aiguilles

Dans ce massif où le Mont-Blanc est Roi, l'Aiguille Verte est Reine. C'est certainement un des sommets qui fait le plus rêver les alpinistes. Peut-être est-ce simplement à cause de l’impression de beauté et d’harmonie qui se dégage de cet édifice complexe, prodigieux assemblage d’élégantes arêtes finement ciselées, entrecoupées de vertigineux couloirs. Peut être est-ce parce qu'aucune de ses voies d'accès n'est facile, y monter n’est jamais simple et en redescendre encore moins. Cette spécificité tient la belle à jamais à l'abri des hordes de touristes qui piétinent quotidiennement le sommet du Mont-Blanc mais ne fait qu’attiser la convoitise de ceux qui ont suffisamment d’expérience pour prétendre la conquérir. La fameuse phrase de Gaston Rébuffat « Avant la Verte on est alpiniste, à la Verte on devient montagnard » a sans doute aussi contribué à renforcer l'aura mystique de cette montagne.

L’histoire de sa première ascension montre bien l'attraction toute particulière qu'elle exerce sur les alpinistes. Eté 1865, entre deux tentatives au Cervin, Edward Whymper fait halte à Chamonix et s'éprend de la belle, mais aucune voie d'ascension logique ne lui apparaît. Avant de partir à la conquête de cet édifice complexe il a besoin de l'observer depuis un point haut. Comme rien n'est trop beau pour cette dame, c'est le sommet des Grandes Jorasses encore invaincu que Whymper choisit comme belvédère. Le 24 juin 1865, il atteint l'antécime qui porte depuis lors son nom mais, constatant que la visibilité est mauvaise, il ne daigne même pas poursuivre jusqu'au sommet pourtant tout proche. Obnubilé par la Verte dont il signera la première ascension cinq jours plus tard, Whymper en a carrément oublié de s'adjuger un des plus prestigieux sommets des Alpes !...

 

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 Itinéraire très approximatif de la voie (photo prise depuis l'aiguille du Moine 2 semaines plus tôt alors que l'arête était incomparablement plus sèche que lors de notre ascension)

Il nous reste à trouver un itinéraire praticable actuellement, pas si simple : les fortes chaleurs du début de saison ont séché les couloirs qui sont devenus de véritables coupe-gorge sans cesse balayés par les chutes de pierres tandis que les précipitations récentes ont copieusement plâtré les arêtes. Après une étude approfondie de la situation nous en concluons que le seul itinéraire qui nous offre des chances raisonnables de réussite est l'Arête du Moine.

Le topo comporte néanmoins quelques petites phrases peu rassurantes "Cet itinéraire se déroule sur un terrain mixte de rochers plus ou moins enneigés. Aussi ses difficultés varient-elles beaucoup suivant les conditions. On ne l'emprunte que lorsque les rochers sont suffisamment dégagés." Vu ce qui est tombé ses derniers jours ça promet d'être rock 'n' roll !...

Une fois l'objectif fixé vient ce laps de temps que j'affectionne particulièrement où l'on commence la course dans sa tête. Comprendre l'itinéraire à partir des informations lapidaires du topo, évaluer les conditions, jauger ses capacités, choisir le bon matériel...Cette phase d'écoute et de dialogue avec la montagne est fondamentale, la négliger serait aussi mal venu que d'omettre les préliminaires dans d'autres circonstances !...

C'est donc avec un équipement dont nous avons longuement discuté la composition que nous embarquons une énième fois dans le petit train du Montenvers : un brin de 50 m de Joker, 4 friends, 5 câblés, 6 dégaines et 3 grandes sangles.

Cette fois encore le mauvais temps ne nous épargnera pas pendant l'approche. Nous arrivons au refuge du Couvercle en début de soirée lestés de plusieurs litres d'eau...

 

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Heureusement dans la soirée les éclaircies arrivent comme prévu. Elles nous laissent entrevoir la Walker, en parfaites conditions il y a quinze jours, elle est désormais dans un état exécrable.

 

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                                                   Départ en pleine nuit (photo max)

Réveil 2 h 15, départ une demi-heure plus tard. C'est une heure où les lampes frontales font plus d'ombre que de lumière. Les muscles sont froids et les mouvements mal-assurés. C'est donc d'un pas chancelant que nous nous frayons un chemin à travers le dédale de rocs des moraines qui nous séparent du glacier de Talèfre.

Nous remontons ensuite la rive droite du glacier tout en fouillant l'obscurité du regard pour identifier le cirque rocheux où se situe l'attaque de notre itinéraire. Max est devant et je dois m'autoflageller intérieurement pour tenir le rythme.

 

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Vers 5 h 30 nous nous encordons pour franchir la rimaye. Le glacier est parsemé de taches sombres lenticulaires qui dissimulent des abîmes de glace. L'ambiance est à la fois grandiose et intimidante : nous sommes complètement seuls et sur le point de nous engager dans une course dont le sérieux dépasse tout ce que nous avons réalisé jusqu'alors. En posant un pied hésitant sur un pont de neige qui recouvre je ne sais quoi, je suis saisi d'un mélange d'angoisse et d'exaltation ; un sentiment qu'éprouvent sans doute tous ceux qui s'apprêtent à franchir la frontière immatérielle séparant le monde connu des vivants de l'imprévisible royaume des cimes.

Nous sommes seuls donc, pourtant en approchant des premiers rochers j’ai l’étrange impression de ressentir une présence. Une présence nettement féminine d’une attraction hypnotique qui semble irradier tous les alentours comme l'aura d’une dame de haut rang, altière et fascinante.

Cependant, la réputation de la belle a de quoi faire réfléchir. " Je sais pas putainYa toujours des accidents là-bas, si tu savais combien j’en ai vu redescendre les pieds devant " m’avait dit Roland d’un ton grave quand je lui avais proposé de faire la Verte l’année dernière. Les humeurs de cette dame peuvent en effet être terribles, le 7 juillet 1964 il lui suffit d'un imperceptible battement de cils pour se débarrasser de quatorze valeureux prétendants, tout un stage de guides, professeurs et stagiaires, tous très expérimentés : à une cinquantaine de mètres sous le sommet une plaque à vent indétectable les attendait, il n’y eu aucun survivant.

 

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Nous commençons à escalader dans la pénombre les gradins enneigés qui dominent le glacier. L'itinéraire n'est pas évident mais apparemment nous sommes dans les clous car nous croisons de temps à autre des vieux bouts de cordelette. Nous atteignons ainsi un raide couloir de neige techniquement facile mais dont l'ascension s'avère physique à cause de l'altitude.

 

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Nous sommes en train de gravir le couloir en soufflant comme des buffles mais, plus que le manque d'acclimatation, c'est ce qui se trame silencieusement dans notre dos qui nous force finalement à nous arrêter.

Le ciel s'est teinté d'un turquoise intense, juste au dessus de l'horizon des vapeurs roses le strient de formes souples et oblongues. Puis les couleurs se mettent à glisser lentement le long des gammes chromatiques, donnant naissance à une infinité de teintes. En maître de cérémonie le Mont Blanc se pare d'un lumineux manteau pourpre annonçant ainsi l'arrivée de la lumière qui fait bientôt une entrée triomphale dans cet immense amphithéâtre naturel. C'est alors une débauche de subtils contrastes, les hauts éperons s'illuminent révélant l'extrême finesse de leur ornementation tandis qu'en dessous les tours rocheuses d'un noir d'encre et les coulées glacières gris bleu paraissent plus que jamais figées dans une glaciale éternité.

 

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Nous sommes déjà très haut, probablement à plus de 3500 mètres, à cette altitude pas un coeur ne bat, pas une herbe ne pousse. Cette absence de vie ne fait qu'accentuer mon émerveillement : à perte de vue il n'y a que roc et glace, et pourtant, subjugué par la lumière, ce monde minéral produit un spectacle dont le raffinement ouvre en moi des dimensions inconnues. J'ai l'impression d'observer l'oeuvre d'un artiste de génie dans ce paysage immuable dont l'existence s'étend sur une échelle de temps qui dépasse celle de toute vie.

Il y a dans cette aube sublime comme une révélation qui dit que tout est lié, les êtres vivants, les rochers, l'eau, le ciel, le soleil et la terre. Enfermé dans des villes où l'on ne voit plus le ciel, aveuglé par un mode de pensée imprégné de culture scientifique occidentale qui nous pousse à découper le monde pour l'analyser dans des éprouvettes, jusqu'à l'absurde, jusqu'à la perte totale de sens ; on en oublie de voir l'évidence. Celle qui nous rappelle l'unité du monde et nous révèle que chaque chose à un sens, une voix dans le chant de la terre, une place dans le grand mouvement de l'univers.

 

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                                            A la sortie du couloir nous prenons pied sur le fil de l'arête.

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                       Les rochés copieusement plâtrés...

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                                           Max aux prises avec un passage de glace. 

Une fois sur le fil l'itinéraire demeure complexe, il n'y a aucune trace de passage visible et il nous faut trouver notre chemin sur cette arête tortueuse hérissée de gendarmes. Il faut rester attentif et prendre sans cesse des décisions.

 

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                      (photo Max)

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                     Sur le fil entre ombre et lumière...(photo max)

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                                          Passage mixte technique en M4+

 

                             Quelques images de la première partie de l'ascension.
 
 
Bien que jamais extrême, l'escalade est soutenue et présente des passages mixtes assez sévères qu'on pourrait coter M4/M5. Les pointes avant des crampons posés sur le rocher, une main coincée dans une fissure tandis que l'autre s'agrippe au piolet planté dans la glace, nous mettons à profit notre expérience du mixte délicat acquise dans le Vercors les hivers précédents.
 
 
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                                            (Photo Max)

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                      Vue sur le glacier de Talèfre très tourmenté.

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                       (photo Max)

Plus nous prenons de l'altitude, plus l'ambiance devient grandiose. L'escalade est aérienne et variée, le temps est radieux, nous prenons un pied phénoménal !

 

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                      (Photo Max)

La montagne n'en finit pas de dresser des obstacles sur notre chemin. Nous enchaînons les arêtes effilées, les tours rocheuses encombrées de neige, les traversées délicates. Le terrain fortement exposé exige une attention constante. Il faut sans cesse observer, s'adapter, imaginer...

 

                              Quelques images de la deuxième partie de l'ascension...
 
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Chaque ressaut en dissimule un autre, cette arrête semble ne jamais vouloir se terminer. Nous commençons à être vraiment à bout de force, asphyxiés par le manque d'oxygène, épuisés par l'enchaînement des difficultés. Mais soudain, au détour d'une énième tour rocheuse, la cime de la Verte surgit devant nous.

Après nous avoir opposé tous ces obstacles, elle s'offre à nous sans défense. Nous pourrions courir pour nous emparer du sommet au plus vite mais nous n'en faisons rien...Nous restons là un long moment, interdits devant tant de splendeur, hypnotisés par les courbes souples de ce fil de neige délicatement sculpté par le vent. Pas une trace ne vient rompre la perfection de cette ogive d'une blancheur immaculée. Notre petite pause s'apparente à une marque de respect, comme si nous voulions laisser à cette grande dame qui nous offre enfin ses faveurs un moment de réflexion supplémentaire pour juger de notre mérite et éventuellement reprendre son assentiment.

Nous nous remettons finalement en route d'un pas lent, presque à contre coeur. Nos crampons viennent mordre cette délicate croupe de neige, souillant sa fragile virginité. Le fil de l'arête se dresse encore un instant devant nous mais bientôt se couche, nous laissant seul, ivres d'espace et de lumière, face à l'immensité du ciel.

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                                            (photo max)

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                                            Le sommet...

 

                                 Le sommet en images...
 
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                        La cordée.

Il est exactement 10 heures quand nous nous dressons tous deux au sommet de l'Aiguille Verte. Nous avons mis à peine 4 h 30 depuis la rimaye, ces quelques heures m'ont paru une éternité. Nous restons un long moment là-haut à savourer la joie de notre réussite. C'est trop de bonheur pour seulement deux personnes, alors je prends mon téléphone, les paroles sortent instinctivement, un court message sur le répondeur : "Salut Roland, on est au sommet de la Verte. Sans toi on serait pas là ni l'un, ni l'autre. Tout ça c'est grâce à toi. Merci."

Il est déjà grand temps de se remettre en route car si la belle nous a jugés dignes de fouler sa cime, il nous reste à lui prouver que nous méritons de rentrer dans la plaine en un seul morceau.

 

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                                           Un rappel (Photo Max)

 

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                      Traversée délicate et exposée de vires suspendues...

Quand nous quittons le sommet à plus de 10 H 30, c'est une deuxième course qui commence. Il nous faut tout refaire dans l'autre sens. Il serait pernicieux de croire que, aidé par la force gravitationnelle, le trajet serait plus aisé à la descente. Bien au contraire, certains passages faciles à la montée deviennent problématiques dans l'autre sens. Nous ne pouvons suivre notre trace d'ascension que sur certaines sections. Nous enchaînons rappels, désescalades exposées et traversées de vires suspendues rendues très délicates par la neige réchauffée au soleil qui s'affaisse sur notre passage.

 

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                                            Encore un rappel....

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                      ....Et une traversée pour éviter un énième gendarme....

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                                            Un énième rappel...(photo Max)

La descente dure une éternité durant laquelle notre environnement immédiat nous absorbe complètement. Notre monde se résume au bout de rocher sur lequel s'appuie la pointe de nos crampons, à la vieille sangle qui nous sert à fixer notre rappel, à la pente de neige à traverser pour éviter le prochain gendarme...

Dans certains passages la corde nous lie autant dans la vie que dans la mort : si l'un de nous venait à dévisser il entrainerait immanquablement l'autre dans sa chute. Max fait heureusement partie de ces rares et précieux camarades avec qui la confiance est si totale que je peux leur confier ma vie sans aucune réticence.

 

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          A un peu plus de 16 h, soit 5 h 30 après avoir quitté le sommet, nous posons enfin le pied sur le glacier.

 

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     Passage de la rimaye. Maintenant qu'on y voit clair je comprends pourquoi je n'étais pas rassuré à la montée...

 

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                        Descente du glacier dans une ambiance à la Tolkien...

 

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                                              (Photo max)

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                         Les sales gueules bien marquées à l'arrivée...

 

Nous atteignons le refuge un peu avant 18 heures. La course a duré 15 heures qui nous ont vidés de toute énergie.

Pour le repas du soir nous devrons nous contenter d'une rustique plâtrée de Typiak et de quelques barres de céréales car après trois semaines à Chamonix nous sommes fauchés comme les blés. Mais peu nous importe de manger de la nourriture de paysan pendant que les touristes savourent les petits plats du refuge, ce matin nous avons obtenu les faveurs de la Reine et nous sommes fiers comme des seigneurs.

 

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Le lendemain c'est dans un brouillard épais et sous des averses de neige que nous entamons la descente vers Chamonix. Dans cette ambiance propice à l'introspection, je médite la phrase de Rébuffat. "A la verte on devient montagnard".  Alors sommes-nous devenus montagnards ?

D'après le Larousse un montagnard est celui qui habite la montagne. Nous, nous ne faisons que passer dans ces lieux où le vent efface aussitôt nos traces derrière nous. Par contre les montagnes peuplent nos rêves bien avant que nous n'entreprenions leur ascension et elles restent ensuite à jamais gravées dans nos mémoires. En fait je crois que les montagnes nous habitent bien plus que nous les habitons.

Le plus grand défi d'une vie d'alpiniste est peut être d'apprendre à concilier deux existences qui évoluent selon des trajectoires divergentes. De retour dans la plaine après une saison en montagne il est souvent difficile de se réadapter au monde des hommes. Les normes sociales réductrices peuvent alors sembler bien plus difficiles à supporter que les conditions hostiles imposées par le milieu montagnard. Après s'être confronté à l'altérité vivifiante du froid et de la verticalité, le confort du monde civilisé apparaît comme un milieu artificiel malsain propice à la dégradation physique et morale. Quand on s'est habitué à poursuivre des objectifs désintéressés en s'attachant plus à la sincérité des moyens utilisés qu'aux réalisations elles-mêmes, on se retrouve en décalage complet avec une société régit par le culte de la réussite matérielle où la fin justifie tous les moyens, même les plus abjectes.

Finalement c'est peut être simplement ça devenir montagnard : finir par se sentir plus à sa place là-haut qu'ici-bas.

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