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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 10:10


55 heures dans l'Envers des Aiguilles
 
 

C’est l’année dernière, lors de l’ascension de la voie Grépon - Mer de Glace, que ce projet a commencé à germer lentement mais sûrement dans ma tête. Plusieurs éléments m’ont poussé à le transcrire au plus vite dans la réalité.

Le plus important est sans doute cette vision inoubliable de l’Aiguille de Roc depuis la face Est du Grépon. A la seconde où je l’ai vu pour la première fois, cette pointe acérée déchirant le ciel m’a subjugué par l’élégance et la pureté de ses lignes, et le dessein d’aller me dresser sur sa cime s’est instantanément et irréversiblement ancré en moi.

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                                             L'aiguille de Roc vue depuis la face est du Grépon (Photo juillet 2009)

L’envie de prendre une revanche sur le Grépon dont le sommet m’avait échappé à une petite longueur de corde, a aussi beaucoup joué.

Ce qui a fini de me convaincre c’est l’ampleur et l’engagement de cette course : une des plus longues voies rocheuses du massif, 1000 mètres d’escalade dans une immense face, un itinéraire sinueux et complexe, une voie de descente alambiquée… Tout à fait le genre d’entreprise dont il est impossible de prévoir tous les aléas à l’avance et qui promet par conséquent un fascinant départ vers l’inconnu.

 

trace biv

Tracé approximatif de l'itinéraire avec l'emplacement de nos deux bivouacs (le second est fort peu recommandable...)

 

Les préparatifs...

 

Difficile de faire une liste exhaustive de tout ce qui a failli nous empêcher de partir...

D'abord une grande classique, la météo, très instable comme d'habitude à Chamonix. Cependant à force de fixer avec des yeux suppliants le bulletin de l'OHM, nous finissons par trouver un créneau : Il devrait y avoir un répit entre deux périodes dépressionnaires du mardi matin au mercredi soir. Ca ne nous laisse quasiment aucune marge de sécurité mais bon... 

Ensuite l'état des membres de la cordée : Max arrive tout juste de Paris et j'ai un peu peur qu'il souffre du manque d'acclimatation (crainte en fait complètement injustifiée car, pourvu qu'il ait ses trente clopes par jour, notre compagnon ne craint ni le froid, ni la fatigue, ni le manque d'oxygène). Quant à Claude, il a payé cher sa relation fusionnelle avec le rocher : un gros bloc sur le tibia en avril 2008, deux ans sans grimper et voilà qu'une caillasse lui ouvre la malléole il y a trois jours. De mon côté je ne suis pas au top de ma forme non plus mais bon je ne vais pas en rajouter... Bref nous formons une belle équipe de bras cassés mais nous avons une motivation à toute épreuve pour compenser.

Reste le problème de mes coinceurs que Roland m'a embarqué par mégarde. Il me les a réexpédiés par voie postale mais quand arriveront-ils ? Pour profiter du créneau météo nous devons absolument être au refuge de l'Envers des Aiguilles avant lundi soir. Lundi matin nous attendons l'arrivée du colis comme celle du messie...A 11 h 30 toujours rien. N'y tenant plus, je cours jusqu'à la poste de Chamonix comme un forcené et j'ai le droit au verdict de la guichetière "Houlà mais ça n'arrivera pas avant mercredi !". Il ne me reste plus qu'un seul espoir : l'équipe de dangereux highliners qui hante le massif en ce moment. Un coup de fil à Julien m'apprend la bonne nouvelle (du moins pour nous) : il s'est intoxiqué avec de la rosette avariée et il se tient le ventre dans son camion rempli de coinceurs ! Moins d'une heure plus tard je fais un retour triomphal au camping avec un super jeu de friends en poche.

A 15 heures passées, après avoir surmonté tous ces obstacles, c'est avec l'allégresse de la victoire que nous embarquons avec tout notre matériel dans le petit train du Montenvers. Cependant il nous reste du pain sur la planche...

  

Lundi 26, l'approche

  

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                       (Photo Max)

L'orage qui menaçait depuis le début de l'après midi nous tombe dessus alors que nous gravissons les échelles. Il nous reste une bonne heure de marche jusqu'au refuge : largement le temps d'être trempés jusqu'aux os.

 

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Les gardiennes du refuge ont heureusement de quoi réconforter plus d'un montagnard trempé : pièce chauffée, décoration soignée, nourriture délicieuse et gargantuesque (soupe, lasagnes, salade, gâteaux...), toilette rutilante, couchette moelleuse...En plus, elles ont des yeux et un sourire à vous faire oublier tous vos projets d'ascension !

 

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Le soir nous scrutons anxieux le glacier de Trélaporte. Il paraît que la rimaye est très ouverte et puis cette pluie qui ne s'arrête pas...J'ai l'impression de vivre un mauvais remake de l'année dernière sauf que cette année la météo est encore pire et la course qui nous attend plus longue et complexe.

 

Mardi 27, et ils partirent en chantant...

 

Le réveil sonne à 4 heures et demi. J'entends Claude qui ronfle, Max qui s'extirpe de sa couchette mais c'est un autre bruit plus discret et venant de l'extérieur qui focalise mon attention : Merde, il pleut encore ! Nous laissons Claude dans l'insouciance de son sommeil et nous descendons jeter un coup d'oeil dehors. C'est encore pire que nous ne l'imaginions, il tombe des trombes. La noirceur du ciel a déteint sur nos visages. Une clope partagée dans l'humide intimité de l'étroit porche du refuge, nous tentons quelques plaisanteries mais le coeur n'y est pas vraiment...Il faut prendre une décision : "Bon on va se recoucher et on verra à 7 heures si ça s'est levé." Evidemment impossible de se rendormir. 

A 7 heures la pluie s'est arrêtée, nous réveillons Claude qui ne s'est rendu compte de rien et se demande pourquoi il fait déjà jour !... Nous quittons le refuge vers 8 heures. Nous avons déjà trois heures de retard sur notre programme mais nous apprécions ce départ sous le soleil.

 

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                     La rimaye, première étape...

 

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                     La rimaye, deuxième étape...

La rimaye est ouverte en deux endroits. La première crevasse se franchit sur un pont de neige qui sonne creux mais semble néanmoins relativement solide. Pour franchir la seconde, il faut la contourner par la droite puis redescendre sur sa lèvre supérieure qui forme une fine corniche surplombant le vide. Ce fragile perchoir permet d'atteindre une étroite plateforme rocheuse au départ de la voie. C'est dans ce genre de passage que j'apprécie de ne pas avoir de kilos superflus...

 

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                                         Max dans le passage des cheminées bien humides  

Des centaines de petits ruisseaux éphémères ramènent à la terre toute l'eau tombée du ciel ces derniers jours. Dans les cheminées l'escalade prend un petit goût de canyoning et nos lourds sacs ne nous facilitent pas la tâche. Cependant nous nous sentons légers, Claude chante des chansons du terroir pendant que je me remémore mon ascension de l'année dernière pour guider Max qui ouvre la voie. Seuls dans cette immense paroi, nous jouissons pleinement de la profonde liberté que nous offre la montagne.

 

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Le sommet de l'Aiguille de Roc nous apparaît pour la première fois dans une vision presque irréelle...

 

                            Humide ambiance dans les cheminées et la traversée vers la Tour Rouge...

 

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                     Max à la brèche de la Tour Rouge.

  

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                                           J'arrive à la brèche (photo Max)

Nous atteignons la brèche de la Tour Rouge vers 13 heures. Notre itinéraire se sépare désormais complètement de celui de Grépon - Mer de Glace, plus question de faire appel à mes souvenirs. Je reprends la tête et en route pour l'aventure !...

 

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                      Désescalade sur rocher délité pour rejoindre le couloir entre l'Aiguille de Roc et le Grépon.

 

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                                          Dans le couloir entre l'Aiguille de Roc et le Grépon

Dans le couloir qui sépare l'Aiguille de Roc du Grépon, l'escalade est relativement aisée mais le rocher est médiocre et l'itinéraire difficile à lire. L'ambiance y est sinistre. C'est dans ce genre de replis honteux que la montagne cache sa vieillesse. Les fiers éperons qui exhibent au soleil leurs flèches de granite pur, se débarrassent dans ces zones d’ombres d’énormes blocs de pierre fracturée par le temps.

 

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           Première erreur d'itinéraire, traversée de vires enneigées en free style pour rejoindre la bonne voie...

Il fallait sortir du couloir au niveau d'une tour trapue pour rejoindre un berceau de vires mais, comme il n'y a rien qui ressemble plus à une tour trapue qu'une autre tour trapue, je suis monté trop haut. Il nous faut donc désescalader  sur quelques dizaines de mètres puis emprunter un système de vires et de fissures afin de rejoindre le bon itinéraire.

 

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Nous rejoignons le bon itinéraire qui emprunte un étroit couloir bordant un grand triangle rocheux dans la face Est de l'Aiguille de Roc. Ce couloir est très enneigé et il serait plus que nécessaire que nous remettions nos grosses chaussures. Cependant celles-ci sont au fond du sac et nous pensons que le couloir ne sera pas très long à remonter. Alors nous continuons en chaussons, enfoncés parfois jusqu'au dessus du genou dans la neige.

 

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                                           La cheminée douche froide...

La corde dégouline comme une vieille serpillère, nous avons les pieds qui gèlent et l'ascension de ce couloir s'éternise. Je continue à faire la trace en serrant les dents.

Alors que je pose un friend au fond d'une cheminée obstruée par un bloc coincé, le ruissellement pénètre simultanément dans ma manche et dans mon col et je sens le liquide glacé s'insinuer jusqu'à mes reins. Ca commence à devenir vraiment pas drôle...

 

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Vers le haut du couloir, nous quittons son fond, décidément trop enneigé, pour escalader les rochers de sa rive droite. Dans ces gradins au rocher poli, l'escalade n'est pas très difficile mais il est souvent impossible de protéger pendant plusieurs dizaines de mètres. Avec les chaussons trempés et les doigts engourdis par le froid, je m'y ferai quelques bonnes frayeurs...

 

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                     La vue du Bivouac...

Nous atteignons le sommet du couloir aux alentours de 20 heures. Il est temps de trouver un emplacement de bivouac. Le topo parle d'une "bonne plateforme" un peu plus haut mais, en observant la face au dessus de nous, rien ne nous paraît évident. Nous décidons donc de dormir sur une petite plateforme dans le couloir. Après avoir raclé la neige et les pierres nous avons juste de quoi tenir allonger tous les trois.

 

 

Cette première journée a été éprouvante mais nous avons bien progressé et notre moral est excellent. Au programme de la soirée grosse plâtrée de Tipiak, rhum et chansons paillardes. Une fois cette joyeuse ambiance retombée, aux premières loges devant le fascinant spectacle de la grande nature, nous nous laissons aller à la contemplation et notre esprit  commence à gravir en rêve la deuxième partie de l'ascension.

   

Mercredi 28, sommets et tempêtes...

  

19Le petit déj. Max étudie l'itinéraire. Claude toujours d'attaque malgré sa cheville enflée et ses points de suture qui commencent à suppurer...

Comme nous n'avions pas de tapis de sol, la nuit a été relativement difficile. La bonne solution aurait consisté à étaler la corde au sol pour faire isolant mais celle-ci était tellement trempée qu'il ne nous est même pas venu à l'idée de nous en servir de matelas.

Cependant nous avons pu dormir quelques heures et après un bon petit déjeuner nous avons hâte de repartir. Sauf qu'auparavant nous devons démêler l'immonde tas de noeuds dégoulinant qu'est devenue notre corde et nous remettre pieds nus dans nos chaussons trempés et gelés...  

20b                                         Max cherche l'itinéraire dans la première longueur au dessus du bivouac.

 

  Claude traverse la vire enneigée, on distingue la tâche sombre de notre bivouac dans le couloir en contrebas.

 

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De bon matin la montagne nous pose une belle énigme d’itinéraire. Le topo parle d’une craquelure et d’une plaque redressée à gravir au dessus de la vire qui domine notre bivouac mais sur place rien d’évident et aucun piton en vue.

Après avoir pas mal cherché, Max part finalement dans un dièdre très raide dans lequel il a aperçu des pitons. Il me semble qu’il est beaucoup trop sur la gauche et effectivement la difficulté  de ce passage (du bon 6 alors que le topo annonce du 4) vient confirmer que nous sommes sortis de la voie classique. Heureusement cette variante est bien pitonnée et malgré son lourd sac, Max surmonte avec brio la difficulté. En deux ou trois longueurs de corde nous prenons pied sur l’arête Sud Est.

 

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                                           Traversée de l'arête Sud Est...

Après une courte traversée d’arête, nous sommes au pied de la flèche terminale. Une cheminée étroite et verticale s’élève au dessus de nous.  C’est typiquement le genre de passage où il ne vaut mieux pas avoir un gros sac et Max est contraint de nous laisser le sien accroché au premier piton. Claude ne se sent pas non plus de grimper avec ce fardeau sur le dos. Je me creuse la tête pour trouver un moyen de hisser nos trois sacs en haut de cette cheminée.

Ce matin nous avions aperçu, plus bas dans le couloir, un groupe de quatre alpinistes qui semblait progresser très rapidement. Partis du bas tôt ce matin, ils arrivent maintenant à notre niveau et semblent très peu disposés à patienter derrière nous. Je n’ai pas trouvé de solution miracle pour les sacs mais il faut y aller.

Alors je m’encorde quelques mètres au dessus de Claude sur la corde bleu et j’attache son sac et celui de max sur la corde rouge. La suite est une mémorable bavante. J’ai mon sac sur le dos qui est extrêmement gênant. De plus, nous sommes sur la même corde avec Claude ce qui nous oblige à grimper simultanément. Tous les deux ou trois mètres nous nous arrêtons et je tire comme un malade sur la corde rouge en gueulant à Max de ravaler. A eux deux les sacs doivent faire plus de 25 kilos et avec les piolets qui dépassent, ils se coincent dans toutes les fissures. A bout de bras sur une corde de 8 millimètres, c’est un travail long et exténuant. Nous arrivons au relais à bout de force après de longues minutes d’effort. Le sommet n'est désormais plus qu'à une petite longueur de corde.

 

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                                       Claude dans les pas de dalle délicats de la dernière longueur.

La dernière longueur est loin d'être une simple formalité. Il faut gravir un angle de granite massif sur de toutes petites aspérités. C'est une escalade vertigineuse, délicate et exposée avec un unique friend au pied du passage comme protection. Max devra faire preuve de finesse et engager franchement pour surmonter cette ultime difficulté.

 

 

Nous nous dressons enfin au sommet de ce prodigieux piédestal. La vue s'ouvre à 360 degrés, nous touchons le ciel.  Peu nous importe que tout ceci soit fondamentalement inutile, après tous ces efforts nous avons rejoint notre rêve et une joie profonde nous envahit.

 

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             Au sommet de l'Aiguille de Roc, sur la droite le sommet du Grépon est encore loin (Photo Max)

Un changement imperceptible d'ambiance nous ramène subitement à la réalité. Le ciel s'est couvert de gros nuages, dans quelques heures le mauvais temps sera sur nous. La voie de descente est située en face Ouest derrière le sommet du Grépon et une longue escalade technique nous en sépare encore. Nous sommes inquiets et les deux rappels extrêmement vertigineux qui nous déposent à la brèche finissent de nous terroriser.

 

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                     Vue sur les rappels les plus gazeux que je connaisse

Quand nous atteignons la brèche, le groupe de quatre, qui n'est pas monté au sommet de l'Aiguille de Roc, est déjà engagé dans la traversée vers le Grépon. A la vitesse où ils progressent, ils seront bientôt hors de vue.

Max est motivé pour continuer devant mais il ne se sent pas de le faire avec son gros sac. Je lui prends son piolet et une partie de son matériel. J'ai désormais l'impression d'avoir un âne mort sur les épaules..

 

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                                           Le dièdre Frendo au début de la traversée Roc-Grépon.

Pour rejoindre la voie Grépon - Mer de Glace, il nous faut franchir une série de passages en 5+ raides et athlétiques. Claude qui n'a aucun entraînement est à bout de force mais il continue au mental en se tirant comme un forcené sur les pitons.

Au pied d'un petit surplomb particulièrement vicieux, il s'immobilise "Ca passe pas, là j'y arriverai pas !...". Nous n'avons plus une minute à perdre alors je me résous à utiliser une solution assez extrême : je me bloque dans le dièdre juste sous le surplomb et je sers de prise vivante pour mon camarade qui me marche sur les épaules puis sur la tête !...

 

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                         Un dernier regard vers l'Aiguille de Roc, ça y est le mauvais temps est sur nous...

31                                            Dans les cheminées terminales du Grépon...
 

Nous rejoignons la voie Grépon - Mer de Glace dans le brouillard. Au pied des cheminées terminales nous faisons une rencontre aussi improbable que sympathique : deux jeunes grimpeurs polonais perdus dans la voie "Le soleil a rendez-vous avec la lune". Nous leur indiquons la direction des plaquettes que nous avons aperçues sur la gauche et ils nous offrent un véritable trésor : une tablette de chocolat ! 

Je commence à avoir la désagréable sensation de me faire traîner par Max qui enchaîne depuis ce matin. Je lui propose de reprendre la tête mais il est sur sa lancée "Je vais jusqu'à la brèche de Balfour et je te laisse la Knubel !".

 

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                             Dans les feuillets derrière la brèche, emplacement de notre second bivouac...

 

A cause de problèmes de tirage nous perdons beaucoup de temps dans les cheminées. Quand nous atteignons la brèche de Balfour, il n'est pas loin de 18 heures. Je brûle d'envie de régler enfin son compte à la fissure Knubel et de baiser les pieds de la Vierge au sommet.

Cependant mes camarades refusent catégoriquement de continuer "Vas-y si tu veux on t'assure, mais on va pas plus haut". Je ne peux pas accepter de m'arrêter une deuxième fois à 20 mètres du sommet. Je suis bien décidé à y aller mais une soudaine averse de grêle vient calmer mes velléités d'ascension. La corde traîne emmêlée dans la neige, mes camarades ont posé leur matériel. La pilule est dure à avaler mais je dois me résoudre à abandonner.

De la brèche de Balfour arrive un vent violent, il neige maintenant abondamment et la nuit sera là dans moins de deux heures. Engager les rappels dans ces conditions me paraît très risqué. En restant ici nous sommes à l'abri du vent mais l'endroit est exposé à la foudre en cas d'orage.

Nous débattons longuement de la solution à adopter. A un moment nous nous décidons à partir, mais le vent violent chargé de neige qui nous assaille dans la face Ouest a tôt fait de nous faire battre en retraite.

Nous nous résolvons finalement à passer la nuit à l'abri derrière notre écaille. Nous nous asseyons à califourchon sur nos sacs et nous nous serons entre les jambes de notre camarade de derrière comme dans un bobsleigh. Avec nos deux couvertures de survie, nous fabriquons un espèce de tunnel qui nous offrent un abri précaire contre la neige qui continue à tomber vigoureusement.

 

 
Il est difficile de décrire avec des mots ce que nous avons vécu cette nuit-là...L'eau ruisselle sur le rocher contre lequel nous sommes appuyés, nous sommes trempés jusqu'aux os. Dans ces conditions, il est impossible de sortir les duvets, impossible aussi de bouger pour se réchauffer. La seule source de chaleur est celle de notre corps et nous la mettons en commun sans nous préoccuper des règles de décence qui ont cours dans la société. Claude me serre entre ses jambes comme une maîtresse endiablée ou me frotte vigoureusement le dos pendant que je m'agrippe désespérément à sa cuisse. Notre cordée n'est plus qu'un unique organisme vivant qui lutte pour survivre. Tout est partagé, des morceaux de la précieuse tablette de chocolat des polonais passent de main en main, une poignée de muesli humide, une cigarette rabougrie....
Un coup de tonnerre retenti puis un second. Dans un mouvement de panique nous nous débarrassons de tous nos objets métalliques, couvertures de survie comprises. Nous nous sentons soudain extrêmement vulnérables, si la foudre tombe sur le sommet nous serrons certainement électrocutés par le ruissellement. De longues minutes d'angoisse s'écoulent...L'orage semble s'être éloigné, même la neige a cessé. Nous récupérons les couvertures et notre interminable attente reprend.
Notre situation est des plus inconfortables mais elle n'est que la conséquence logique des décisions que nous avons prises jusqu'ici, nous ne sommes pas tombés dans un piège. La montagne ne tend jamais de pièges, elle nous laisse simplement la liberté de nous tromper. Dans ce milieu hostile les conséquences d'une erreur de jugement peuvent être cruelles mais l'alpiniste est contraint de les assumer jusqu'au bout en personne, au péril de sa vie parfois. C'est là une des différences fondamentales entre la société et la montagne, ici il n'est jamais possible de déformer la réalité ou de rejeter la responsabilité sur les autres pour échapper aux conséquences de ses actes. Bref, nous sommes ici car les choix, que nous avons faits librement, nous y ont conduit. Maintenant il est impossible d'appuyer sur stop ou avance rapide, nous devons payer de bon coeur la facture de notre témérité. 

 

jeudi 29, La retraite de Russie...
 
Vers 5 heures et demi du matin, une clarté blafarde nous sort de notre léthargie. Heureux comme nous sommes de nous mettre enfin en mouvement, les affaires sont vite pliées. La tempête s'est calmée dans la nuit, mais à peine avons-nous passé la brèche, qu'elle revient avec encore plus de force.
Le vent nous rend sourd, la neige et le brouillard nous aveugle tandis que le froid nous inflige de douloureuses onglées. Nous regrettons déjà notre inconfortable bivouac...
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Max qui est de loin celui qui a le mieux résisté à la nuit part devant, Claude le suit. Après le départ de mes camarades je vis de grands moments de solitude à chaque relais. L’éventualité de revenir avec un membre gelé me terrifie. Je m’emploie à bouger sans cesse mes doigts et mes orteils, je tape des pieds et leur donne des coups de piolet jusqu’à ce que l’horrible douleur de l’onglée vienne me rassurer sur leur état.

 

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L'ambiance est apocalyptique, nous descendons à l'aveugle dans le vide, des coulées de neige fraîche se déclenchent sur notre passage. A chaque relais je prie pour que la corde ne se coince pas, car dans ces conditions il serait impossible de remonter et nous ne résisterions pas longtemps suspendus dans nos baudriers avec ce vent glacial.

 

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                                           Au pied des rappels...

 

 

Vers 10 heures, après 4 heures d'angoisse et de souffrance, nous posons enfin le pied sur le glacier des Nantillons. Cette ligne de rappel en face Ouest du Grépon m'avait paru scabreuse l'année dernière mais cette année je l'ai trouvée logique et éminemment salvatrice. Les conditions exécrables ont certes rendu cette descente très dangereuse mais il faut reconnaître que la ligne est bien équipée. C’est certainement une des meilleures solutions pour redescendre du sommet du Grépon par mauvaises conditions.

 

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          Sur le glacier des Nantillons, au second plan la face Ouest que nous venons de descendre en rappel.

 

Nous avons échappé au pire mais il nous faut encore trouver notre chemin sur le glacier des Nantillons très crevassé et désescalader le rognon rocheux à son pied avant de rejoindre le sentier.

 

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                                                  A l'hôtel du Montenvers : de l'eau et du sucre !...

A 15 heures, nous sommes enfin de retour à la civilisation. Il y a exactement 55 heures que nous avons quitté le refuge de l'Envers des Aiguilles. Déshydratés et affamés, nous nous jetons sur les boissons sucrées de l'hôtel du Montenvers. Une fois une cigarette taxée à des touristes, au bec, il ne manque plus pour que notre bonheur soit total qu'un des merveilleux sandwichs que prépare le Belouga à Chamonix. D'ailleurs c'est ce qui anime notre conversation "Je crois que je vais prendre un végétarien supplément steak - Moi je vais faire péter un reblochon supplément steak sauce à l'ail  - A ouais et on se prend une grosse barquette de frites avec de la sauce à l'ail !..."

 

Bon j'ai bien conscience que cet article est déjà beaucoup trop long, je vous épargnerai donc une longue conclusion...Cette course est sans nul doute la plus longue et la plus intense aventure que j'ai eu l'occasion de vivre en montagne. Ironie du sort, j'ai dû pour la deuxième fois consécutive renoncer à 20 mètres du sommet du Grépon. Je devrais sans doute y revenir une troisième fois pour régler cette histoire. De toute façon il y a encore là-haut une foule de projets farfelus qui seront un bon prétexte pour saluer la vierge au passage, mais là n'est pas l'important...

Ce qui compte c'est tout ce que nous avons appris aux cours de cette aventure. Un vieux cafiste dirait que nous avons acquis de « l’expérience » c’est-à-dire un subtil mélange de connaissance, de sagesse, de folie et d’accoutumance à la souffrance. A la lueur de cette aventure, un certain nombre de mots et de concepts ont pris pour moi un sens nouveau, plus concret, plus riche et plus profond, des mots comme : engagement, adaptation, risque, observation, lucidité, camaraderie, mérite, abnégation, responsabilité, liberté, accomplissement…

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